16 octobre
Après une nuit perturbée par le claquement des portes par les infirmières qui viennent « juste voir » et un bon bain du matin, j’apprécie encore d’avantage le petit déjeuner, mon repas préféré, qui consiste en un bol de café au lait et deux morceaux de pain beurré. Il m’est un peu gâché par la voisine qui a perdu la tête et qui mange très bruyamment et salement. Dès qu’elle a fini, elle se recouche.
Je prends mon bain de mousse matinal en toute tranquillité que j’apprécie d’autant plus que je ne l’ai pas à la maison, où je suis toujours inquiète de la prochaine colère que pourrait piquer RAOUL pour n’importe quelle raison à n’importe quel moment, où je vis dans une constante peur de ce qui va m’arriver par la suite.
A la promenade obligatoire du matin, je me rends compte que nous sommes des loques : Il y a beaucoup de cas de femmes battues, de cas de dépressions nerveuses et de problèmes dus à la vieillesse, mais aussi de très jeunes personnes. La plupart des patients se laissent aller, les hommes plus que les femmes ; ils restent tout le temps en pyjamas et ne portent même pas de robe de chambre. Certaines femmes sont très mal soignées, d’autres font des efforts. Leurs regards sont absents, vides, ternes, tristes. Leurs gestes et leur démarche sont lents, comme endormis. Leurs paroles traînent. Des drogués. Les médicaments font leur effet. Suis-je pareille ? J’ai peur que la réponse soit oui. Pourtant, je fais de gros efforts pour ne pas me laisser aller et me comporter en personne dite normale. Suis-je normale ? Je voudrais bien le savoir, mais je n’aurai pas de réponse.
Je suis contente d’avoir fait la connaissance de deux dames avec lesquelles je peux bien discuter. Nous avons beaucoup de points en commun et nous nous soutenons mutuellement. Nous sommes tous très bavards. Je suis enfin en compagnie, même si ni l’environnement ni la compagnie ne sont à mon goût.
Ce matin, l’infirmière me questionne longuement, demande si je veux rester, comment je trouve le séjour, quels sont mes problèmes qui m’ont rendue si malade. Je suis contente de pouvoir parler à quelqu’un, première nécessité pour une personne en grande détresse, possibilité que je n’ai plus à la maison, puisque RAOUL a décidé de s’entourer d’un silence absolu, à part de me lancer régulièrement des grossièretés pour m’humilier et se faire de l’air. Depuis longtemps, je n’ai plus d’interlocuteur, le pire qui ait pu m’arriver. J’ai commis alors l’erreur de parler de mes problèmes autour de moi, contente de trouver de temps à autre une oreille patiente. Je demande à l’infirmière de me prendre des rendez-vous et de me relâcher au plus vite. Je peux garder le même rythme de vie à la maison, tout en m’occupant d’EMMA. Tout dont j’ai besoin pour que mon état de santé s’améliore, c’est que RAOUL change, qu’il arrête sa terrible agressivité vis-à-vis de moi, qu’il me laisse tranquille, qu’il réponde à mes questions, qu’il arrête de m’humilier par tous les moyens. Je sais que cela ne sera pas le cas, RAOUL, signe du taureau, est un têtu qui ne change pas d’avis une fois qu’il a décidé quelque chose. Mais je ne m’explique pas pourquoi il refuse de m’aider à guérir. C’est LUI, lui seul, la cause de mes problèmes de santé. Je pense qu’il ne l’a pas compris ou ne veut pas le comprendre pour une raison que j’ignore. Je trouve que son comportement irresponsable est une sorte de « non-assistance à personne en danger ». D’après la Loi, la non-assistance à personne est un délit. Pousser une personne par tous les moyens dans le désespoir le plus profond qui la fait souffrir moralement et la dégrade physiquement, n’est apparemment pas un délit, bien que ce soit un processus de mise à mort à petit feu. Je sais que RAOUL ne sera jamais inculpé pour ses actes odieux.
D’un seul coup j’entends d’un seul coup crier « au secours » ; je crois, je suis vraiment chez les fous. Le serais-je moi-même ? La pensée m’effraie. Je ne veux plus y penser. Je veux sortir; rentrer à la maison, reprendre une vie normale. Mes deux voisines n’entendent rien : Elles se sont recouchées immédiatement après le petit déjeuner. La jeune voisine n’a pas le moral. Elle dort assise. Elle a des poux et se gratte la tête tout le temps. J’espère que je ne les attraperai pas. Je vais voir dans la chambre d’à côté, mais mes deux anciennes voisines sont encore au lit. Il fait beau, c’est au moins quelque chose de positif. Je pars en promenade du matin, ma robe de chambre enfilée par-dessus de mes vêtements pour me couvrir le cou qui gratte et me gêne pour parler. Combien de temps va-t-on me garder ?
Depuis que je ne prends plus le Neuroleptil, je me sens beaucoup mieux. Mon regard s’est amélioré, ma démarche n’est plus aussi hésitante et je me sens plus tonique. Chez une de mes anciennes voisines, les médicaments ont causé beaucoup de dégât. Elle ne pouvait plus rien faire chez elle, ne pouvait plus marcher, elle passait ses journées dans le fauteuil ou au lit à dormir. Tous ces problèmes ont été provoqués par un seul médicament qu’elle n’avait pas supporté. De tels récits me font très peur. Je dois être opérationnelle pour pouvoir m’occuper d’EMMA et chercher un travail dès que mon état de santé le permettra.
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